En 1992, un jeune Dakarois réunit une douzaine d'amis autour d'une idée simple : bâtir une grande école africaine. À l'époque, aucun texte de loi n'encadre encore l'enseignement supérieur privé au Sénégal — il construit sur un terrain vague, juridiquement parlant. Vingt-cinq étudiants, aucune garantie, une conviction tenace. Le jeune homme s'appelle Amadou Diaw.

Trente ans plus tard, cette intuition est devenue le Groupe ISM : des dizaines de milliers de diplômés venus de trente nationalités, un réseau académique qui déborde largement les frontières sénégalaises, une position de leader continental sur l'enseignement supérieur privé.

Diaw décrit sa mission comme une lecture du continent, presque une cartographie. "Notre quotidien, c'est de réfléchir à l'Afrique, ses devenirs, son futur", explique-t-il. Concrètement : former des architectes parce qu'il faudra construire des villes qui n'existent pas encore, et orienter une partie de la jeunesse vers l'entrepreneuriat plutôt que vers le seul salariat. Sa lecture est sans détour : les jeunes qui vendent dans les rues de Dakar, ceux qui prennent les pirogues au péril de leur vie, sont déjà des preneurs de risque. La formation, pour lui, ne crée pas ce risque — elle le canalise.

Sur la question sensible de l'accès, sa réponse est structurelle, pas rhétorique : un système de bourses et de repérage des meilleurs éléments, construit dès l'origine, qui a permis à des milliers de jeunes de milieux très modestes de franchir la porte d'un établissement privé. Une manière de désamorcer l'objection la plus fréquente faite aux écoles privées africaines — qu'elles ne serviraient que ceux qui peuvent déjà payer.

Mais le chapitre le moins commenté du parcours de Diaw est peut-être le plus révélateur de sa méthode. Il a traité la préparation de sa succession comme un acte de management à part entière, jamais comme un sujet qu'on repousse. Il a ouvert le capital du Groupe ISM à un acteur mondial de l'éducation — non pour sortir par la porte de derrière, mais pour se donner les moyens d'accélérer face à une concurrence internationale qui plante désormais ses antennes à Kinshasa, à Tunis, un peu partout sur le continent.

Cette même logique de bâtisseur a débordé du champ académique. Diaw a fondé le premier musée du continent entièrement consacré à la photographie — un geste qui, en apparence, n'a rien à voir avec la gestion d'un groupe d'enseignement supérieur, mais qui obéit à la même conviction : une infrastructure culturelle se construit avec la même discipline qu'une infrastructure économique, et les deux finissent par se nourrir l'une l'autre pour écrire, depuis l'intérieur, l'image d'un continent.

Le fil qui relie l'école, la succession négociée et le musée est le même, d'un bout à l'autre : Amadou Diaw a compris tôt que l'éducation n'est pas qu'une vocation individuelle, c'est une infrastructure économique au même titre qu'une route ou un réseau électrique — et qu'une infrastructure, pour durer, doit être pensée bien au-delà de celui qui l'a posée.