Née et élevée à Dakar, Siny Samba part étudier l'agroalimentaire en France avant d'intégrer Blédina, filiale de Danone et leader français de la nutrition infantile. Ingénieure, elle y passe plusieurs années à traquer la conformité des produits, puis à accompagner leur lancement sur le marché asiatique. Elle s'y découvre une passion pour la nutrition infantile — et s'imaginait alors faire carrière dans les grandes multinationales du secteur, costume et open space compris.

Marché du baby food au Sénégal (%)
Importé
90%
Local
10%

Environ 90 % du baby food consommé en Afrique est importé — c’est l’écart que Le Lionceau cherche à combler avec une production locale.

500×
seuils de résidus plus stricts que la moyenne du secteur

Un voyage au pays natal fait dérailler ce plan. Elle découvre un marché du baby food presque entièrement colonisé par l'importé, alors même que le Sénégal regorge de ressources agricoles à haute valeur nutritionnelle qui pourrissent parfois faute de débouchés. Le constat est double, et il la hante : des petits producteurs perdent leurs récoltes d'un côté, des enfants de moins de cinq ans souffrent de malnutrition de l'autre. Pour Siny Samba, la solution est un pont — pas une importation de plus.

En 2017, elle rentre au Sénégal et fonde Le Lionceau. Trois ans plus tard, l'entreprise fabrique une gamme de purées, de farines et de biscuits pour nourrissons à partir de matières premières locales : niébé gorgé de fer et de protéines, courge butternut pour la vitamine, mil, fonio — achetés directement à des petits producteurs sénégalais, dont certains engagés dans une démarche bio. Ni sucre, ni sel, ni colorant, ni conservateur : les normes de fabrication empruntent au cadre européen, avec des seuils de résidus jusqu'à 500 fois plus stricts que la moyenne du secteur alimentaire.

La discipline ne s'arrête pas à la recette. Chaque référence passe d'abord par une séance de dégustation avec de jeunes mamans, texture et couleur scrutées comme un tableau, avant tout feu vert. Des échantillons partent en laboratoire national une à deux fois par an pour analyse microbiologique. L'objectif est simple à énoncer, redoutable à tenir : rendre un produit sain aussi désirable qu'un produit importé.

Les résultats suivent, et vite. Le chiffre d'affaires a triplé en trois ans, la gamme est passée de deux à dix-sept produits, et les petits pots du Lionceau garnissent aujourd'hui une vingtaine de points de vente à Dakar, des hypermarchés aux épiceries de quartier — moins chers que l'importé équivalent. Un contrat avec le distributeur français Auchan a doublé la capacité de production. Le succès a aussi fait des émules : d'autres marques locales sont apparues, preuve qu'un marché que Siny Samba a défriché seule commence à se peupler.

Sa prochaine étape déborde largement les frontières sénégalaises. Pour elle, le Sénégal n'était qu'un brouillon : les mêmes déséquilibres — dépendance aux importations, insécurité alimentaire, malnutrition infantile — se retrouvent, presque à l'identique, ailleurs en Afrique de l'Ouest, sur un marché du baby food porté par une croissance démographique de 4,5 % par an. Sa stratégie d'expansion tient en une règle : le modèle est réplicable, à condition d'habiller chaque recette aux couleurs et aux ressources de chaque pays.

Le pari de Siny Samba, au fond, est presque une provocation tranquille : prouver qu'une alimentation infantile saine, locale et abordable n'est pas un compromis mais un modèle d'affaires — et que la cuillère d'un bébé africain n'a pas besoin de venir de loin pour être fiable.